Renouvellement générationnel : un enjeu qui ne date pas d’hier
Lors du rassemblement annuel des responsables développement CFDT santé-sociaux à Bierville, une table ronde sur le thème du renouvellement générationnel s’est tenue le 9 juin 2026. Sujet de préoccupation depuis les années 1960, la place que l’on accorde aux jeunes dans l’Organisation est un sujet, plus que jamais d’actualité.
Comment rendre le syndicalisme plus attractif auprès des jeunes ? Pourquoi, au fil des décennies, se sont-ils détournés de la défense des droits des travailleur·euses ? « Le syndicalisme est mortel », s’inquiétait Laurent Berger en 2017. Pourtant, la CFDT réfléchit, expérimente de nouvelles façons de pratiquer un syndicalisme plus innovant. Ce sont toutes ces problématiques sur lesquelles se sont penchés Lydie Nicol, secrétaire nationale confédérale, Rozenn Guéguen, secrétaire nationale CFDT santé-sociaux, Frédéric Rey, sociologue et professeur des universités au CNAM, coauteur de l’étude « Semer... et récolter », Vincent Etieve et Adeline Chevrier, respectivement responsables développement CFDT santé-sociaux du SD de Côte-d’Or, et du Puy-de-Dôme/Haute-Loire.
Des chiffres représentatifs
Oui, les jeunes s’engagent toujours, mais différemment, et plus comme leurs parents, qu’ils ont vu œuvrer quarante ans dans la même entreprise, sans réelle reconnaissance de l’employeur. Si la jeunesse ne s’engage plus, c'est la pérennité du syndicalisme qui est remise en question. La moyenne d’âge des 641 798 adhérent·es que compte la CFDT est de 51 ans et un peu moins des 9% de jeunes ont moins de 35 ans. La fédération Santé-Sociaux en compte 9,42%.
Trente ans, c’est l'âge moyen d’un travailleur qui se syndique, quelle que soit son appartenance syndicale, à l’entrée dans un emploi stable ; à 35 ans, on s'engage dans un mandat syndical. Des taux qui peinent à remonter, malgré les dynamiques impulsées par la CFDT. Pour la plupart, les moins de 35 ans oscillent entre 30 et 35 ans. Seulement 0,2 % ont en dessous de 20 ans. Lydie Nicol, secrétaire nationale confédérale, chargée entre autres des politiques jeunesse, reconnaît qu’« on pourrait faire mieux avec les apprentis, alternants et étudiants ». L’année 2023 a tout de même vu un gros pic d’adhésions chez les jeunes, lors des mouvements de grève contre la réforme des retraites. Preuve en est que les actions revendicatives donnant de la visibilité, impulsent l'engagement, les jeunes étant attachés aux valeurs que porte la CFDT.
Syndicalisme et monde du travail : parcours parallèles
Le monde du travail doit se plier à une jeunesse plus exigeante. Conciliation vie professionnelle – vie privée, télétravail sont devenus des conditions sine qua non pour intégrer l’entreprise. Un jeune salarié a vite fait de claquer la porte si l’employeur ne coche pas toutes les cases « bien-être au travail ». « Lors de mon premier CDI, je n'aurais jamais osé demander à mon employeur si j'avais le droit à des jours de télétravail ou le nombre de jours de congés, explique Lydie Nicol. Cette exigence, on la retrouve chez les jeunes militant·es. Dès le départ, il faut clarifier les missions et la charge de travail que demande le temps syndical. »
Proposer l’adhésion devient un parcours du combattant quand les jeunes passent leur temps à cumuler CDD, « stop and go », remplacements, contrats saisonniers, etc. « Classiquement, notre syndicalisme est ancré au sein de l’entreprise, là où on est élus, constate la secrétaire nationale confédérale. En revanche, on sait moins faire sur des périmètres où il n'y a pas de représentation du personnel. On n'a pas encore trouvé la martingale pour organiser salarié·es et agents isolés. »
Par ailleurs, l’auto-entrepreneuriat est la catégorie d'emploi qui se développe le plus, au détriment du salariat, et ce, particulièrement chez les jeunes. « De plus en plus de jeunes travailleur·euses font le choix du travail indépendant, note Lydie Nicol. On s’achemine vers une déconstruction du modèle syndical sur lequel on s’est appuyé. » Rozenn Guéguen, secrétaire nationale à la fédération Santé-Sociaux souligne que cette pratique s'applique également au secteur du médico-social : « Les éducateurs et d'autres professions se mettent en auto-entreprise, ce qu'on ne connaissait pas il y a peu de temps. »
Infuser l’innovation
« Des syndicats, historiquement implantés, qui comptaient de nombreux adhérents, se sont reposé sur leurs acquis. Ils perdent aujourd’hui massivement leur base et peinent à se renouveler », se désole Lydie, pour qui « l’innovation est devenue un réel défi ». Se renouveler pousse à réfléchir à « de nouvelles formes de mobilisation, pratiques, manières de proposer l'adhésion, élaborer des collectifs autour de nouveaux projets, etc. »
« Ce qui fait rêver les jeunes, observe Vincent Etieve, jeune militant devenu responsable développement, ce n’est plus d'être élu dans une instance, mais plutôt de porter de l’intérêt à une cause, une mission qui a du sens. » Pour le responsable développement de Côte-d’Or, il faut donner une nouvelle vision au syndicalisme : « La jeunesse ne se projette plus les quarante prochaines années de leur vie professionnelle dans la même entreprise. En revanche, le fait de rencontrer la CFDT au moment où on est étudiant ou très tôt dans sa carrière professionnelle, peut constituer un fil conducteur. »
Pratiquer le développement, c’est avoir une expertise dans un domaine et porter un message. Quand Adeline Chevrier, responsable développement du Puy-de-Dôme/Haute-Loire, s’est engagée dans le militantisme, « la lutte contre les discriminations LGBTQIA+ faisaient déjà partie de mon quotidien. Pour moi, il était impossible de militer sans inclure cette dimension de ma vie personnelle ». En témoigne son implication au sein d’un collectif qui organise tous les ans la Marche des Fiertés à Clermont-Ferrand.
Le développement, une pratique « labellisée » ?
Frédéric Rey, sociologue et professeur des universités au CNAM, est coauteur de l’étude « Semer,... et récolter - Le développement syndical à la CFDT ». Son postulat de départ était le suivant : les pratiques de développement sont bien identifiées et circonscrites : formations, ensemble de dispositifs et outils spécifiques : une labellisation « développement » en quelque sorte.
Le développement est-il une pratique experte, clairement identifiée, presque « professionnelle », qui serait réservée à des spécialistes, dont les missions, les moyens, les parcours permettent une approche plus efficace du développement ? « J'ai rencontré des responsables du développement issus de services commerciaux de grandes entreprises, qui transposent leurs compétences au monde syndical, avec l’idée que ça ne s'improvise pas, argumente le sociologue. Afin d’être efficace pour faire du développement, il y a des méthodes, outils, compétences. Ça ne se bricole pas dans son coin. »
À l'inverse, il y a l'idée que n'importe quel·le militant·e peut être concerné·e et pratiquer le développement. En creusant le sujet avec des RD, certains argumentaient que le développement, « c'est un peu dans toute pratique syndicale. À partir du moment où je souris à une collègue, je renvoie une bonne image de la CFDT, et je contribue potentiellement à faire adhérer un jour cette collègue. Si j'obtiens de bons résultats lors d’une négociation, je contribue indirectement au développement. » D’ailleurs, le titre de l'étude traduit bien cette idée de semer. Est-ce que semer, c'est déjà faire du développement ?
Une tension avait d'ailleurs été relevée lors de l'étude, sachant que si on demande des pratiques expertes à des personnes non qualifiées, elles sont susceptibles de se retrouver en difficulté. « J'ai accompagné des militant·es sur le terrain lors de campagnes TPE, pas du tout à l'aise avec l'exercice qu'on leur demandait. On leur disait : "Mais c'est facile, il suffit de..." C'était la double peine », constate Frédéric Rey.
La jeunesse inscrite dans le temps
Dans son étude « Semer... et récolter », Frédéric Rey consacre un chapitre entier à la syndicalisation des jeunes depuis les années 1960.
Le congrès d’Issy-les-Moulineaux de 1964 accorde par exemple une place spécifique aux jeunes et aux travailleuses. La CFDT entretient « un rapport paternaliste aux jeunes, voire condescendant. », observe le sociologue. Les jeunes aiment la fête et sont irresponsables. Le rôle du syndicalisme est d'en faire de vrais militants, des « hommes responsables ». Malgré tout, l'Organisation a conscience que les jeunes peuvent faire changer le monde syndical grâce à leur dynamisme et leur besoin de s'affronter.
Entre 1965 et 1970, la perception de la jeunesse évolue. La CFDT reconnaît qu’elle a beaucoup à découvrir de cette population... En témoignent les événements de Mai 68.
À partir des années 1980, la CFDT lutte contre les préjugés et les stéréotypes dont les jeunes sont victimes.
Aujourd’hui, l'Organisation a pris pleinement conscience des difficultés en matière de renouvellement générationnel. La CFDT imagine des dispositifs innovants et des événements comme Émergence en 2024, avec la fédération Santé-Sociaux, ou encore le rassemblement Effervescence(s), événement confédéral.
Vincent, responsable développement CFDT santé-sociaux de Côte-d'Or affirme : « Si on veut que la parole des jeunes soit aussi légitime que celle des autres, il ne faut pas leur laisser une place à côté, mais bien parmi nous. » N'est-ce pas la meilleure méthode pour donner envie à la jeunesse de s'engager dans le combat syndical ?
Emma_Bodiot